Suite de Noël à Glückwiller
1er chapitre.
Nous sommes le 1er décembre aujourd’hui et pour la première fois de ma vie, je ne ressens aucune joie à l’idée de passer la période des fêtes de fin d’année. Je ne pensais pas que cela se produirait un jour. D’ordinaire, je fais partie des premières personnes à décorer mon appartement, à visionner des films de Noël, à boire des chocolats chauds sous un plaid... Même au niveau professionnel, j’ai à cœur de rendre mon contenu un peu plus joyeux à cette période de l’année. Dans mon podcast, j’ai par exemple un jingle spécial, composé de clochettes et de « ho ho ho » de père Noël. Et l’an dernier, j’ai réalisé un documentaire pour une chaîne de télévision, sur des personnes qui ont tout plaqué pour se reconvertir et se mettre au service des autres. Il a été diffusé à la période des fêtes dans l’idée d’insuffler aux spectateurs des élans de solidarité.
Cette année, je ne ressens pas cette effervescence, cette envie de communiquer du positif et d’envoyer aux gens de bonnes ondes. Il faut dire que je ne ressens plus grand-chose. Hormis de la lassitude. J’essaie de le cacher et je pense plutôt bien y arriver. Mon frère Evan et Léa ― qui est sa compagne et accessoirement ma meilleure amie ― n’ont rien remarqué. Idem pour mes parents. Seul François, mon conjoint, a noté un changement. Il faut dire que c’est difficile de faire semblant vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! Et puis il me connaît si bien... Je ne parviendrai pas à lui cacher ce genre de chose.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été considérée comme une fille pétillante et constamment de bonne humeur. Avec mes cheveux teints en rose, mon chewing-gum à la fraise et ma démarche de petit elfe ― selon les mots de François ―, peu de personnes ont vu la vraie Mona. Et je crois que ça commence à me peser, de revêtir ce masque de joie en toutes circonstances. Même quand j’ai fait un burn-out, il y a quelques années, pendant mon activité de journaliste, je n’ai quasiment rien laissé transparaître au bureau. Je me suis juste mise en arrêt maladie et me suis enfermée chez moi. Aucun de mes collègues n’a su ce que j’avais. J’ai fini par démissionner et ai serré les dents pendant le mois de préavis. Maintenant que j’y réfléchis, peut-être que ce n’était pas aussi grave que je le pensais. Si j’avais encore la force de faire semblant d’aller bien, c’est que je n’étais pas si mal. Car ce que je ressens actuellement est bien plus fort qu’il y a quelques années. Au-delà du fait que je n’ai plus d’énergie pour rien et que j’ai mis mon activité de freelance en pause depuis deux mois, je me sens de plus en plus indifférente à tout. Y compris à François. Parfois, lorsque j’ai des moments de lucidité, je ressens un profond sentiment de honte et de culpabilité à l’idée que je ne suis plus que l’ombre de moi-même. J’ai conscience qu’il parle souvent dans le vide. Qu’il comble nos silences en me racontant des anecdotes de son travail, en me donnant des nouvelles d’untel. Qu’il prend en charge l’intégralité de notre foyer, en assumant la plupart des tâches ménagères, en n’oubliant pas les rendez-vous médicaux, en me rappelant les repas de famille auxquels nous devons assister... Et tout ça avec délicatesse, sans jamais me montrer que cela lui pèse ni rien me reprocher. Mon psy me dit qu’il ne me rend pas service et que cette situation ne pourra pas durer indéfiniment. Oui, parce que je vois un psy depuis quelques semaines. Et en toute honnêteté, parfois, je me demande s’il m’aide vraiment. Il est arrivé que je me sente encore plus mal après l’avoir consulté. Peut-être que le courant ne passe pas assez entre nous. Ou qu’il faudrait que je me tourne vers des méthodes un peu moins conventionnelles. Ou peut-être juste qu’il me dit des choses que je ne veux pas entendre et que je ne suis pas prête à accepter.
Je délaisse mon amitié avec Léa aussi, alors que je l’adore ! Cela fait trois ans que l’on se connaît maintenant. Elle est arrivée à Glückwiller en décembre, et nous avons travaillé pendant un mois dans l’usine de tri de pommes de terre du village, où j’étais en CDI et elle en renfort. Nous en avons partagé des choses ! Des discussions, des fous rires, des virées en voiture, des matchs de volley... Pendant le marché de Noël, on a pour habitude de vendre les pâtisseries de mon frère dans sa petite cabane en bois. Malgré le froid, c’est toujours un moment que j’attends avec impatience. Mais là, je ne sais pas si j’aurais le courage de passer des heures enfermée dans le chalet, à mimer la joie d’un lutin du père Noël aux côtés de Léa. Même si elle ne sortait pas avec Evan, je crois que je la considérerais comme un membre de ma famille. Son amitié est très précieuse pour moi. Et je suis consciente que ces derniers temps, mes actes ne sont pas en accord avec ces paroles. Je suis beaucoup moins présente pour elle. J’invente des excuses pour ne pas la voir et pour ne pas répondre à ses appels. Je prétexte être débordée, travailler sur un gros projet, alors que c’est pour le moment le néant. Même garder Oscar, son fils que j’adore, me semble au-dessus de mes forces. Je sais qu’au bout d’un moment, je ne pourrais plus me défiler et qu’il faudra que je lui explique. Mais les mots me manquent pour décrire ce que je ressens. De la part de quelqu’un qui a été journaliste et dont le métier est de discuter avec des personnes de tous horizons au sujet de leurs vies et de leurs émotions, c’est plutôt ironique, non ?
Sortie prévue en octobre 2026 !
